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Atelier de Lecture à Voix Haute et d'Ecriture à Caen Eric Bourdier Enseignant théâtre (D.E.) |
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Les Huit raisons J’ai, grosso modo, discerné huit raisons qui poussent à raconter des histoires. La première, c’est d’avoir le plaisir de partager ce que l’on aime. On s’intéresse à certaines histoires ou à certaines traditions et on les raconte, on a le plaisir de les raconter. En même temps – c’est la deuxième raison – on les raconte pour éveiller la curiosité. En espérant développer l’imaginaire et pour pousser à la réflexion, car les histoires ont un sens, elles ont même une pluralité de sens. D’un point de vue plus académique, on raconte des histoires pour transmettre un savoir. Ces histoires véhiculent une certaine vision du monde et une certaine éthique. En faisant connaître cette vision du monde, on contribue à faire rêver et à faire vivre des matières séculaires. Si on raconte des histoires, c’est aussi pour introduire dans d’autres univers, fascinants la plupart du temps, souvent mythiques où légendaires, merveilleux où fantastiques. C’est un monde, dans l’univers où l’on raconte des histoires, où quasiment tout est possible. Les animaux parlent, les plantes se transforment en belles jeunes femmes. Tous les rêves, tous les désirs peuvent être exaucés. On raconte une histoire pour repoétiser un monde largement désenchanté, pour abolir le temps et l’espace le temps de la raconter, et parfois, lorsqu’elle est terrifiante, pour faire naitre le frisson confortable de l’auditeur assis dans un fauteuil et qui sait très bien qu’il n’est pas menacé par les événements auxquels il est fait allusion. On raconte des histoires pour créer un lien entre le conteur et le public, le lecteur et l’auditeur. On fait ainsi renaître un rituel ancestral et on transforme le fait de raconter en un acte magique. On raconte pour faire acte de mémoire et s’inscrire dans une longue tradition venue du fond des temps. Une raison supplémentaire est l’espoir de trouver un écho auprès de ceux qui vous écoutent, l’espoir de réussir à les extraire du quotidien, de réussir à les émerveiller, à les éveiller à d’autres centres d’intérêt. Enfin, toute histoire à une âme qui ne laisse jamais indifférent. Elle s’attache à notre âme et la force à aimer. Claude Lecouteux.
Suzanne Juillard La lumière me vint d'une élève. Il s'agissait ce jour-là de réciter quelques vers de Villon. Une volontaire se proposa pour la Ballade des Pendus. Il est difficile de rester insensible à ce poème, même s'il n'est que balbutié, mais cette fois, quand le premier vers a résonné dans la classe, quand on a entendu:"Frères humains qui après nous vivez"… c'était dit sur un tel ton, avec un tel accent de douleur, douleur déchirante, mais contenue, sans rien de déclamatoire, jaillie du fond de l'âme, et même, à ce qui nous semblait, du fond des âges jusqu'à nous, que tout s'est arrêté. Un silence rare, concentré d'attention et d'émotion a figé l'auditoire. Par le miracle d'une voix juste, la vie et la mort venaient d'entrer dans la classe pour cet affrontement ultime que le poète anticipe. Aucune interprétation par la suite n'a égalé celle-là. Pas une qui ait pu me faire oublier le ton d'intensité tragique et de pathétique gouailleur où la voix du poète lui- même s'était fait entendre. Ni l'instant où nous avions communié avec lui dans cette imminence de la mort violente à laquelle nous nous sentions soudain obscurément appelés. En ce lieu, durant quelques minutes, la poésie venait d'être enseignée. Je n'y étais pour rien. Me revint en mémoire le conseil de Pierre Clarac, écouté trop distraitement. L'essentiel de l'explication de textes, disait-il en substance, c'est le moment de la relecture à voix haute. La lumière est faite, les difficultés aplanies, il faut laisser la parole à l'auteur. Je pris alors conscience de l'utilité de cette règle en général et de son absolue nécessité en poésie, genre littéraire par excellence du "verbe haut". La poésie française, au moins pendant dix siècles, est essentiellement orale.Celà semble évident pour l'épopée et pour la fable et ça l'est plus encore pour la poésie lyrique qui fut d'abord chantée ou accompagnée de musique.. En perdant ce statut, elle tend à s'appauvrir car la voix du récitant est capable de rendre sensibles des inflexions ou des couleurs que la simple lecture laisse échapper. A travers elle l'oeuvre retrouve l'unité que l'explication de détail avait émiettée. Qui n'a éprouvé l'étonnement de découvrir comme pour la première fois un texte connu, du moins que l'on croyait connaître, quand il prend corps, ce corps immatriel et pourtant si sensuel, presque charnel, don’t le revêt la voix de l'interprète? En somme, enseigner la poésie c'est surtout celà: la donner à entendre. Ce mot prend tout son sens si la lecture à voix haute se refait inlassablement, ou mieux encore, si le poème est appris par coeur. Cependant il ne suffit pas de le savoir a peu près, car passée l'enfance où tout peut être durablement mémorisé, ce qui fut vite appris s'efface aussi assez vite. On ne connait vraiment un poème qu'à partir du moment où l'on l'a lu et relu, dans une sorte de rumination lente. L'exercice qu'impose l'apprentissage par coeur, pour être durable, c'est la réitération patiente des mots, cette répétition insistante qui les met en place, à leur juste place. Ce faisant, certains points obscurs ou dédaignés s'éclairent peu à peu. Je dirais, en me fondant sur ma propre expérience, qu'il n'y a pas de texte qui ne cède, et celà vaut pour les plus hermétiques, à cette cohabitation complice avec celui qui le redit. Réciter c'est assimiler au sens fort. C'est une manière de pratiquer ce que Du Bellay appelle l'innutrition.. Le poème livre alors ses secrets, sa richesse, les nuances qui n'étaient pas encore perçues à la première lecture, une musique infiniment plus subtile que celle que l'on prête aux seules allitérations. Puis, à travers cet exercice se fait un autre apprentissage: celui de la langue propre à chaque poète - aucun glossaire ne remplace la familiarité acquise avec cet idiome singulier par le moyen d'une oeuvre fréquentée jour après jour -, apprentissage aussi de la voix qui se fait entendre à travers la notre, voix unique et inimitable dont nous sommes peu à peu possédés. Enfin, au -delà de toute voix, pressentie et comme goûtée déjà, l'ur-sprache, la langue première, royale, universelle, qu'est la poésie elle-même. Enseigner la poésie c'est d'abord arracher un
à un les poèmes à ces linceuls de papier qu'on appelle livres, leur insuffler
l'air que nous respirons, leur permettre de retentir. Ils vivent alors
et se mêlent à notre vie. Parfois ils nous révèlent à nous- mêmes une
part de ce moi profond qui sans eux nous demeurait étrangère. Un tel choix se fonde sur cet axiome: la poésie est autre chose qu'un jeu subtil ou que l'agencement de son harmonieux, et elle ne se réduit pas à un savoir faire, fût-ce le plus savant. Sinon comment pourrions nous comprendre le témoignage des rescapés des camps lorsqu'ils évoquent le pouvoir des poèmes qu'ils se remémoraient, devenus pour eux instruments de survie, véritables sésames spirituels? Enseigner la poésie, dans cette perspective, c'est se fonder sur la certitude qu'elle garde sur nous le pouvoir qui fut le sien dès l'origine, qu'elle demeur une parole vitale. Suzanne Juillard. Anthologie de la Poésie Française, Editions de Falois.
Turner D. Sausset T. Faucon Flammarion Turner, comme Constable et Friedrich, accorde au vide, à l’absence d’objet figuratif ou à la dissolution des formes et des figures par la présence d’éléments immatériels, un rôle particulier. Il travaille à ce que l’on peut appeler une peinture du rien, c'est-à-dire la peinture d’une absence qui témoigne par la négative, d’une présence qu’on ne saurait dépeindre. Cet espace vide peut alors être propice à l’apparition du sacré. L’effacement de toute délimitation, l’opacification de la matière picturale, la visibilité accordée au médium au détriment du sujet, sont, chez Turner, autant de moyens plastiques qui conduisent à l’évocation d’un espace infini au-delà de la toile. Le vide que provoquent la brume ou la lumière éblouissante est en fait le signe d’une plénitude illimitée qui ne saurait être représentée. Lieu de l’illimité, des possibles, nous ne sommes pas loin de la notion orientale de « vide ». On sait par exemple que, dans l’estampe chinoise, les nuages habitent le vide par opposition au plein que délimitent les montagnes. Le vide est alors le lieu où le visible communique avec l’invisible, où l’énergie circule. Dans les peintures de la fin de sa vie, Turner donne à voir, dans la matière même de la peinture, le processus vital lui-même. Peindre le rien, c’est dépasser le naturalisme et restaurer un sens perdu c'est-à-dire qui redonne à l’insignifiant sa valeur de sujet, qui transforme le vide en plein. C’est romantiser le monde, et c’est contre les désenchantements, restaurer l’unité perdue entre l’individu et l’infini. |